La Gazette Saint-Louis
Les coulisses et les nouveautés de la maison.
Chambord
François Ier et Léonard de Vinci : la Renaissance racontée aux enfants

Au début de l'année 1515, un jeune homme de vingt ans monte sur le trône de France. Il s'appelle François d'Angoulême, il naît à Cognac le 12 septembre 1494, et il attend cette couronne depuis l'enfance : cousin de Louis XII, qui n'a pas de fils vivant, il grandit à Amboise en héritier probable, puis épouse sa fille Claude en 1514. Louis XII meurt le 1er janvier 1515, et le voilà roi. Huit mois plus tard, ce garçon gagne l'une des batailles les plus célèbres de notre histoire, et un an après, il installe chez lui l'homme le plus savant d'Europe.
1515 : la bataille qui fabrique un roi
François Ier est sacré à Reims le 25 janvier 1515. Comme Louis XII avant lui, il réclame le duché de Milan, alors il franchit les Alpes avec son armée et son artillerie. Le choc a lieu les 13 et 14 septembre 1515 à Marignan, au sud-est de Milan, contre des mercenaires suisses tenus pour la meilleure infanterie d'Europe. La bataille commence en fin de journée, se poursuit dans la nuit, reprend à l'aube et bascule quand les alliés vénitiens arrivent sur le flanc des Suisses. Les chroniqueurs parlent de milliers de morts, avec des chiffres très variables.
Le roi a vingt et un ans depuis la veille. La tradition raconte qu'il demande à être fait chevalier sur le champ de bataille par Bayard, le célèbre capitaine. La scène figure dans tous les manuels, pourtant elle repose sur des récits postérieurs que les historiens discutent encore.
1516 : un vieux monsieur traverse les Alpes à dos de mulet
La victoire donne au roi bien plus qu'un duché, elle lui met l'Italie sous les yeux. À Bologne, en décembre 1515, il rencontre un homme de soixante-trois ans qui a déjà tout fait, Léonard de Vinci, et l'invite en France. Léonard ne part pas tout de suite, il attend la mort de son protecteur Julien de Médicis, en mars 1516, puis franchit les Alpes à dos de mulet avec son élève Francesco Melzi et son serviteur Battista de Villanis.
Le roi lui donne la jouissance du manoir du Cloux, que nous appelons aujourd'hui le Clos Lucé, à quelques centaines de mètres du château d'Amboise. Il le nomme premier peintre, ingénieur et architecte du roi et lui verse une pension considérable. L'essentiel est ailleurs : Léonard n'est pas payé pour produire, il est payé pour être là. Il règle les fêtes de la cour, imagine des machines, étudie le cours des rivières et dessine une ville neuve à Romorantin, projet abandonné.
Ce qu'il y a dans ses bagages
Léonard voyage avec ses carnets, ses croquis et trois tableaux qu'il n'a jamais voulu livrer : La Joconde, La Vierge à l'Enfant avec sainte Anne et Saint Jean Baptiste. Ces trois panneaux de bois sont au Louvre aujourd'hui pour une raison très simple : un roi a invité un peintre, et le peintre a emporté ses tableaux préférés.
L'acquisition de La Joconde par la couronne reste débattue. Un document retrouvé aux Archives nationales en 1999 atteste un paiement royal de 2 604 livres tournois versé en 1518 à Salaì, un autre élève de Léonard, pour des tableaux livrés au roi. Le maître est alors encore vivant, mais nul ne sait exactement ce que cette somme recouvre, et les prix fabuleux que l'on cite parfois viennent de récits bien postérieurs.
La légende de la mort dans les bras du roi
Léonard s'éteint au Clos Lucé le 2 mai 1519. Une trentaine d'années plus tard, Vasari écrit qu'il meurt dans les bras de François Ier, et des peintres du dix-huitième puis du dix-neuvième siècle en tirent des tableaux célèbres. Les actes royaux placent pourtant la cour à Saint-Germain-en-Laye ce jour-là, très loin d'Amboise, et c'est Melzi qui veille le vieux maître. L'attachement du roi est réel pour autant : il fait venir Léonard, le loge près de lui et le garde sans rien exiger.
Chambord : un château qui ressemble à un dessin de Léonard
Le 6 septembre 1519, quatre mois après la mort de Léonard, le roi ordonne le début d'un chantier fou en Sologne. Chambord n'est ni une forteresse utile ni une résidence commode, c'est une démonstration. Au centre s'élève un donjon carré flanqué de quatre tours, et au cœur du donjon un escalier à double révolution, où deux personnes montent et descendent sans se croiser, tout en s'apercevant par les ouvertures.
Léonard a dessiné dans ses carnets des escaliers à double et même à quadruple révolution, d'où la tentation de lui attribuer Chambord. La prudence s'impose pourtant : aucun document ancien ne nomme les architectes, une maquette en bois est liée à l'Italien Domenico da Cortona, et Léonard meurt avant la première pierre. On peut dire que Chambord ressemble à ce que Léonard cherchait, on ne peut pas prouver qu'il l'a conçu. Partout dans la pierre veille la salamandre, emblème du roi.
1539 : le roi décide que la justice parlera français
La Renaissance de François Ier n'est pas qu'une affaire de tableaux et de tourelles. En août 1539, au château de Villers-Cotterêts, le roi signe une ordonnance de cent quatre-vingt-douze articles sur la justice et l'administration du royaume. Deux d'entre eux restent dans toutes les mémoires. L'article 110 exige que les arrêts soient écrits assez clairement pour qu'on ne puisse pas en douter. L'article 111 ordonne que tous les arrêts et toutes les procédures soient prononcés et enregistrés en langage maternel français, et pas autrement.
Jusque-là, la justice écrit en latin, et un homme jugé peut ne rien comprendre à ce qu'on lui lit. Les historiens s'interrogent encore sur l'intention réelle du roi : visait-il le latin des juristes, ou aussi les langues parlées dans les provinces ? Les deux lectures existent, mieux vaut le dire que trancher. Un autre article impose aux curés de tenir un registre des baptêmes, ancêtre direct de notre état civil. Détail qui étonne, ces deux articles ne sont jamais abrogés, ce qui fait de cette ordonnance le plus ancien texte encore en vigueur en France.
Le roi mène la même politique ailleurs. Il nomme en 1530 les premiers lecteurs royaux, origine du Collège de France, et impose en décembre 1537 que chaque livre imprimé dans le royaume rejoigne sa bibliothèque, ancêtre de notre dépôt légal.
Comment le raconter à un enfant
Commencer par une image, jamais par une date
Un enfant retient une scène, pas une chronologie. Racontez d'abord le vieil homme à barbe blanche qui franchit la montagne sur un mulet, trois tableaux enveloppés dans ses bagages, parce qu'un roi très jeune lui a écrit. Les dates viennent ensuite, et elles s'accrochent toutes seules à l'image. C'est la méthode que nous suivons dans l'album illustré consacré à François Ier, où chaque double page raconte un moment plutôt qu'une leçon.
Trois questions qui font réfléchir
- Pourquoi un roi de vingt et un ans invite-t-il un vieil homme plutôt qu'un général de plus ?
- Que se passe-t-il quand on ne comprend pas la langue dans laquelle on est jugé ?
- Faut-il croire les belles histoires, comme celle de Léonard mourant dans les bras du roi, quand elles s'écrivent longtemps après ?
Ce qu'on peut aller voir en vrai
- Le Clos Lucé, à Amboise, où Léonard vit ses dernières années.
- Chambord, et son escalier à double révolution, où les enfants adorent se poursuivre sans se rattraper.
- Les trois tableaux du voyage, réunis au Louvre.
- Villers-Cotterêts, dont le château accueille depuis 2023 la Cité internationale de la langue française.
Pour prolonger à la maison, la page héros consacrée à François Ier rassemble son portrait, son époque et les objets de son règne, et le coffret de six albums Je Découvre met entre les mains de votre enfant six destins français. De quoi comprendre que l'Histoire n'est pas une liste de rois, mais une chaîne de décisions prises par des gens souvent très jeunes.